Se faire larguer

Hazukashi
14 min readSep 15, 2023

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C’est à huit ans j’ai pris ma première veste. J’étais très amoureux de Capucine. Blondinette à fossettes, une des plus populaire de la cour de récréation en 1997. Dès le début, les femmes avec une aura me captivèrent. J’osais pas trop lui parler bien sûr. J’explique à ma mère avec des mots très simples tous mes sentiments… Elle me conseille de choisir une jolie carte, et d’écrire dessus tout ce que je ressens pour elle, en plus c’est bientôt son anniversaire… Elle sait ce qu’elle dit ma mère, il y a tout Françoise Dolto dans le salon. Nous allons à La Carterie, au centre commercial Italie II, j’en choisis une avec le petit oiseau jaune de Snoopy qui raconte une blague, je marque au verso que je trouve la petite aussi drôle que le petit oiseau jaune, et très belle aussi, je signe, et on poste le tout dans sa boîte aux lettres, dans l’immense hall d’entrée 70’s (moquette marron aux murs, statue moderniste étrange et cendriers devant les ascenseurs) d’une tour de béton voisine de la mienne.

Le lendemain en cours d’EPS c’est basket, j’attends sur un banc du gymnase avec les filles parce que je ne suis pas très bon et j’aperçois Capucine qui pouffe avec ses copines. Elle tient ma carte dans ses mains. Elle me la montre, elle la montre à tout le monde. Elle s’approche de moi, elle me demande hilare mais pourquoi t’as fait ça, c’est un truc de bébé un peu ?! Debout face à elle, je m’étais levé plein d’espoir, je tourne le dos au terrain. Un ballon perdu atterrit pleine vitesse entre mes omoplates. Mes lunettes de myope tombent par terre, ricanements, je vire au fuchsia. J’ai pas été invité à son anniversaire. C’est ma toute première histoire d’amour.

Aujourd’hui Capucine est vétérinaire, riche, belle, avec un homme grand, sain et intelligent. Ils vont se marier. Ils sont tous les deux très beaux sur Instagram devant leurs couchers de soleil et leurs plats veggies.

Moi j’ai pas les belles photos Instagram, je suis rongé par l’alcool et les drogues, épave anonyme terrée au fond des recoins les plus sordides d’internet, pourrissant sur pied dans un bullshit job improductif, aliénant et déclassé. Toutes mes aventures sentimentales ont éclatées en retentissants fiascos. L’amour est la seule chose de la vie que j’ai jamais pris au sérieux. Je déconseille formellement ce plan de carrière.

C’est samedi et je décuve à la terrasse des “Jolis Mômes”, rue Turgot. Énorme descente, gueule de bois assourdissante qui rend le monde calme et dérisoire. Consommation d’alcool pouvant probablement être qualifiée de « préoccupante ». Veste de travail bleue Maison Empereur sur les épaules, t-shirt Décathlon blanc normcore, Levi’s 501 délavé du début des années 2000 et Van’s Old Skool crème. Ceinture Octobre. Je baisse les yeux sur ma bière alors qu’en face Claire est en train de me larguer pour de bon cette fois. J’ai initié le rendez-vous. Elle a arrêté de regarder mes stories Insta depuis deux mois maintenant. Claire porte une veste en jean sans marque, un chemisier à col Claudine (Sandro ?) rentré dans un taille haute, des Veja. Claire a des yeux verts qui sertissent un museau de panthère ponctué de quelques tâches de rousseur. Elle est toute froide et affectée, méprise la buratta dans son assiette. Claire est passée en quelques mois d’une admiration pleine d’étoiles pour ma personne, au ressentiment passif-agressif, puis enfin à une indifférence un peu agacée… Ça veut dire que c’est fini je crois.

Pourtant je la contemple et je me dis que peut-être c’est encore possible… Je conserve toujours des espoirs fous au fond du coeur, j’essaie toujours jusqu’au bout de sauver les choses du néant qui mange sans répit toute cette époque de fin de l’espèce… Mais non ce n’est plus possible depuis longtemps voyons ça va pas ou quoi. Une fois qu’elles vous ont rangé dans leurs archives, aucun retour en arrière possible. Si vous commencez à douter, c’est que c’est terminé la bamboche, finito depuis longtemps. Lorsqu’elles vous veulent, c’est pas les questions qui vous assaillent, vous arrêtez de cogiter, tout devient très très clair y’a plus que des réponses. On me dit à chaque fois de passer à autre chose mais je ne passe jamais à autre chose. Chaque femme chaque échec chaque humiliation est un clou planté, une plaie ouverte qui suinte pour toujours comme dans les tableaux de Frida Khalo. Je suis hémophile des sentiments.

Je ne comprends pas comment font les autres pour ne plus aimer. Pour zapper comme ça entre les êtres comme entre des vidéos TikTok. Pour caviarder des pans entiers de leurs existence. Pour passer à autre chose, comme s’il existait autre chose. Comme si une rencontre ne vous transformait pas intégralement et définitivement…

« Mais enfin Hazu, faut passer à autre chose… depuis la dernière fois qu’on a couché ensemble, j’ai connu au moins trois mecs avec qui c’était aussi fort…» elle me lâche d’un air sincèrement navré.

Le temps s’arrête. Derrière moi, une compagnie d’archers montés huns se sert de mon dos comme cible d’entraînement. On a couché ensemble pour la dernière fois il y a sept mois. Un siècle et demi dans une vie de Parisienne.

Sept mois que je tourne en rond en hurlant dans mon salon, alternant sanglots et soubresauts de rage, contemplations hallucinées dans le miroir jusqu’à ce que ma gueule se dissolve, discours écholalique à voix haute d’asile d’aliénés… Une minute et demi dans une vie d’Hazukashi.

La vitesse traumatisante avec laquelle les filles de cette sinistre ville se reconfigurent comme des tesseracts… Elles tournent la page… Moi j’ai jamais tourné la page de quoi que ce soit dans ma vie, tout a toujours été un long parchemin s’étalant au vu et au su de tous, un plan-séquence sublime et grotesque démarré à l’ouverture de mes yeux fixes en plein cloaque parisien… Ça me laisse chaque fois sonné et gourd. Déflagration de grenade-bâton juste à côté des oreilles. Je les envie. J’envie leur souplesse existentielle de matrices Rubik’s Cube qui se réinventent en coulissant juste une brique. Moi je reste pétrifié. Une statue de gisant en ruines au milieu de son petit palais vide et poussiéreux. Monarque minéral sans sujets ni royaume ni début d’indice quant au ridicule de sa situation…

Elle me dit qu’elle est désolée… Que j’ai trop d’attentes… Qu’elle ne m’a rien promis… Qu’elle ne me doit rien… Je me tortille en silence sur ma chaise.

J’ai compris tous les mots, j’ai bien compris, merci. Raisonnable et nouveau, c’est ainsi par ici. Elle parle d’amour en termes contractuels bien anglo-saxons bien rationnels bien Start-Up Nation bien Netflix… La vie sentimentale comme gestion d’appels d’offre. Comme compte-rendu de réunion Zoom. Ne manque que le service RH en copie. Je hais cette mentalité boutiquière qu’ont tous mes contemporains d’open-space. L’Amour c’est pas un contrat. C’est anarchique, cruel, amoral… naturel. Le pulsionnel jamais ne laisse sa place à des ruptures conventionnelles.

J’essaie de m’adapter. Je connais les règles. Ne pas être jaloux. Ne pas être possessif. Ne jamais s’attacher. Rester léger, libre et rationnel. Un agent économique sur le marché des rencontres (le marché aux viandes). Papillonner, blaguer, éjaculer, consommer, abîmer, passer à autre chose.

J’y arrive pas. J’y suis jamais arrivé. J’ai jamais trop cru au libéralisme. C’est une variable insupportable. Je n’ai aucune envie d’être libre. J’y ai jamais cru au libre-arbitre. Moi je veux être un seigneur de guerre barbare, et elle mon esclave enchaînée minaudant au pied de mon trône comme dans les affiches de films d’heroic-fantasy des années 80. Je veux être un valet à genoux aux pieds de ma reine pour qui je serais prêt à donner ma vie à tout instant. Je veux être un père, un fils, un amant, un ami, un complice, un maître, un serviteur. Je veux être unique, royal et omnipotent, et je veux qu’elle soit unique et royale aussi, pour une histoire qui n’appartiendrait qu’à nous, une histoire marquante au fer rouge dont on ne se remettrait jamais, et que personne ne pourrait comprendre. Je veux que tous nos amis, et les gens qu’on croise dans la rue se demandent ce qu’on fout ensemble, hurlent au scandale, nous admirent et nous détestent, crèvent de jalousie, se répandent en commérages et chuchotements à notre propos. Je veux m’ouvrir les bras avec un tesson de 8.6 et me regarder crever comme un clébard dans le caniveau. Je veux me réveiller et passer ma main dans ses boucles et contempler sa gorge nue tandis qu’elle roucoule en fin de sommeil paradoxal comme un chat, et décider d’aller chercher des croissants, ou alors non, on va aller bruncher plutôt, puis flâner aux Buttes-Chaumont… Ou alors une expo ? Aller courir ? Je vais appeler pour réserver…

J’ai jamais connu ces relations longues et stables, où on part en vacances ensemble, où on connaît les beaux-parents, où on emménage ensemble, où on fait des projets à deux… Tous ces moments cruciaux pour se bâtir une personnalité saine et équilibrée. Une psyché humaine ça se construit à deux. Sans ça, on est amputé de quelque chose, on a forcément un trou, un manque irréparable comme un orphelin ou un enfant battu… Tous les garçons célibataires sont désorbités, extrémistes, suicidaires, fous à lier. Ça va faire dix ans que je suis fou à lier.

« Quoi ? Mais tu penses encore à tout ça ? T’es encore là-dessus ?! Mais… t’es chelou en vrai… Installe Fruitz ou Bumble je sais pas ?! »

Un seigneur de guerre turco-mongol me piétine sous sa monture puis entame un chant de gorge, réjoui.

Je la revois se préparer dans la salle de bain… Retourner son soutien-gorge pour l’enfiler après l’avoir agrafé sur le devant… Elle est partie et mon appartement est redevenu vide et sec. Un appartement statique de vieux garçon. Plus de soutien-gorges qui traînent ni de longs cheveux, ni de demake-up ni d’odeurs de parfum. Toute cette délicieuse colonisation de votre territoire. Tous ces trucs de fille, de petites fées enchanteresses du quotidien qui font qu’on se sent un peu moins mort.

La première fois que je l’ai vue j’ai su qu’il y aurait un truc, à l’instinct. J’ai senti mon destin dévisser un peu. Elle fait partie des rares dont j’aimais vraiment la saveur de la bouche et l’odeur de la peau. Lorsqu’on s’est embrassés pour la première fois, j’ai été saisi par sa manière de faire, par sa texture, par son goût. Surprenante évidence… Cette peau blanche tachée de rousseur comme les livres à la campagne, pleine de trésors qui dorment. Je lui ai mordillé la lèvre inférieure pour lui faire comprendre que ce baiser était différent des autres, qu’elle était différente des autres. La saveur d’une bouche et l’odeur d’une peau permettent de savoir tout de suite si une histoire va quelque part. Premier test. L’odeur d’un couple c’est l’odeur du mélange de ces deux peaux. L’odeur du lit au réveil. Fragrance unique. Nous connaissons tous l’odeur du lit de nos parents, lorsqu’enfant nous allions les réveiller le samedi matin. C’est cette odeur qui nous a conçu. Nous venons tous d’une odeur.

Nous avions relation d’égalité et de réciprocité, ce que j’ai toujours attendu du couple. Deux esprits libres qui se rencontrent pour affronter le monde et ses horreurs injustes. Moi j’aime me soumettre ou dominer que sous une couette. Lorsqu’enfin les étouffants masques sociaux tombent, qu’on fait des cabanes avec les oreillers. Où enfin l’on atteint la relation entre deux êtres humains, plus des rôles sociaux, et on regarde sa partenaire dans les yeux, et on s’aperçoit qu’on est face à un univers mystérieux qu’on va pouvoir passer sa vie à explorer. Où l’on voit une âme nue, et où l’on est enfin, enfin, enfin aimé pour ce qu’on est. Je me souviens de ma première nuit avec elle, hasardeuse, brutale, passionnelle, presque angoissante tellement je recevais d’un coup des évidences et des réponses au sens de la vie en pleine gueule. Je trouvai ma terre natale quelque part entre ses (superbes) seins. J’étais tombé amoureux d’elle comme la marée monte, imperceptiblement. Et ce soir-là j’ai eu les deux pieds dans l’eau.

Avec Claire j’avais l’impression d’être en vacances. Chaque nuit, même en semaine, même en novembre, j’étais l’été au soleil au bord de la mer. L’Amour permet de lutter contre l’espace-temps. Contre l’entropie. Contre le quotidien de merde rempli de compte-rendus de réunion-client et de métros bondés de sales types. On rejoint l’infiniment grand, ou le monde quantique, l’espace non-euclidien où les lois fondamentales n’ont plus cours… Les meilleurs moments de ma vie, c’était des discussions nocturnes avec des filles sur l’oreiller… Ces moments où plus rien n’existe qu’un lit et deux âmes…

J’ai presque eu la vie saine. La vie saine et solaire avec un avenir et des rires d’enfants. C’est pas pour moi la vie saine. Moi j’ai que le bord de la folie et la cellule de moine orthodoxe de la République du Mont Athos tout seul enfermé avec mes livres. Et j’aime toujours les filles si intensément que ça en devient clair pour elles qu’elles peuvent trouver mieux… La traîner dans toutes ces soirées remplies d’alcooliques cocaïnomanes kétaminés n’a pas dû aider à me faire passer pour quelqu’un de safe, j’admets… Elles aiment pas trop amour intense elles préfèrent amour conforme… Il se passe déjà tellement de trucs en ce moment… En plein chaos dans cette époque de con, elles ont besoin plus que jamais de stabilité. Qu’est-ce qu’elles feraient avec un écrivain raté sans objectifs ni carrière… Une fois passées outre ma façade d’Edouard Baer intrigant et drôle, elles voient les coulisses, un vieux garçon sec, poussiéreux et routinier, inabouti cloîtré dans ses certitudes, et elles s’enfuient.

Claire m’a remplacé par quelqu’un de sain, sécurisant, avec des projets et des objectifs et un métier utile, déployé dans le monde, aligné avec le cosmos, vivant quoi. Safe. C’est toujours comme ça. Avancer à tâtons dans le brouillard en se cognant partout, ça rebute.

Elle a changé de goûts, de style, de coupe de cheveux. Guidée par les papillons dans le ventre, par l’instinct de vie. Elle a évolué elle me dit. Aujourd’hui attablée en terrasse, rien que de contempler ma gueule ça la choque. Tout ce que je lui rappelle lui semble obscène. Elle a desquamé des pans entiers de son être, terraformé sa personnalité pour la mouler sur son nouvel élu. Comment celle qui partageait mes fous rires, que je comprenais d’un regard, a pu devenir ça ? Quelle catastrophe humanitaire.

C’est quand même affreux une rupture c’est faire le deuil de quelqu’un qui vit encore, qui est heureux et qui s’éclate sans vous à quelques kilomètres de vous. Y’a même pas de tombe pour se recueillir. On se croirait dans The Thing. On l’a remplacée. Sentiment prégnant d’uncanny valley comme devant ces robots japonais aux mimiques grotesques. Elle ressemble à quelqu’un que j’ai connu, mais ce n’est plus vraiment elle et ça fout le vertige. Elle est devenue quelqu’un d’autre. Une sorte d’inconnue un peu hostile. Et moi je suis toujours là, désespérément statique et fixe comme une étoile éteinte.

Quel gâchis. Ce destin qui n’aura jamais été, ces souvenirs qui n’auront jamais été amassés, ces vies qui n’auront jamais été engendrées… Nihilisme atroce, j’avale du néant à la petite cuiller. Comme si le pourrissement cellulaire du temps qui passe chaque jour plus vite ne suffisait pas.

Il n’ya pas d’âme-soeur je crois. Il n’y a que des petits-bourgeois qui négocient avec leur médiocrité et qui se mettent avec qui ils peuvent pour conjurer leurs terreurs existentielles. La vraie ruse de la nature c’est de maquiller nos froids calculs rationnels en romantisme.

« Arrête de faire en fonction des autres Hazu… Focus toi sur toi… Moi je veux juste que tu sois heureux et épanoui tu sais-han… Je pense qu’il faut que t’apprennes à t’aimer en fait-han… »

Le chevalier français de Sacré Graal me verse de l’huile bouillante dans le cou du haut de ses remparts en m’insultant. Des picotements brûlants crépitent le long de ma nuque, signe d’une poussée d’énergie incontrôlable qui cherche désespérément un canal d’expression et, n’en trouvant pas, tourne dangereusement en rond sous ma peau, risquant le court-circuit. Il faudrait écrire, courir, chanter, cogner, baiser, peindre, mais je ne peux que rester pâle et tremblant, à cramer mon espérance de vie comme une mèche de TNT. J’ai jamais été rien d’autre qu’une auto-destruction dure et statique, un sèche-cheveu dans une baignoire, un portable au micro-onde.

C’est la septième fois d’affilée que je me plante… Mais j’abandonnerai jamais… Continuer à me démener comme un lion dans la fosse, avec l’énergie du désespoir, à toujours croire que les choses peuvent être sauvées, jusqu’au bout refuser de laisser la Mort gagner… J’aurai le coeur qui bat fort jusqu’à mon dernier souffle, comme à la fin de ces soirées noyées d’alcool et de coke où l’on sue dans son lit à 7h du matin et 220bpm en priant pour qu’il n’éclate pas dans votre poitrine…

Claire ne dit plus rien. Elle m’a vaincu, elle le sait, et ça la dégoûte. Je ne suis plus qu’une répugnante parodie d’homme à ses yeux. Pire que ça : je ne suis plus que le passé. Mes rictus nonchalants n’entraînent qu’un agacement glacé. J’ai toujours l’air de me foutre de tout, c’est plutôt la classe, mais l’addition est salée. Je sais que je ne peux rien dire, ni rien faire. Elle ne me doit rien. Quoi que je fasse, quoique je dise, tout me rendrait ridicule. Je ne dis pas grand-chose non plus. J’écoute à peine. Il n’y a rien de pire que de fournir des explications à quelqu’un qui n’en a pas demandées. On ne peut pas forcer les gens à vous aimer. On peut rien forcer du tout d’ailleurs. On peut que se prendre la vie dans la gueule comme les rouleaux à marée haute qui vous aspirent, vous noient et vous remplisse le maillot de bain de sable.

J’ai envie de l’agonir d’insultes et de la gifler et de l’embrasser et de lui dire que je l’aime, ce qui résume peu ou prou toutes les fois où nous avons fait l’amour et putain pourquoi elles s’en vont toutes…

Je finis par me lever, je lâche deux billets de 20 sur la table. Je pars droit comme un i. Je préfère laisser un air d’inachevé. Au moins elle ressentira quelque chose, un manque, une dernière fois. Elle a l’air surprise quand je me retourne, avant de tourner au coin de la rue. Tant mieux.

Les blessures amoureuses, on peut en encaisser qu’un certain nombre je crois avant de devenir tout sec… On a une barre d’amour, comme on a une barre de vie dans les jeux vidéo. La mienne clignote rouge.

Maintenant je vais encore devoir retourner sur les applis. Les applis sont composées à 90% d’hommes en chien et 10% de Parisiennes méprisantes. Comme dans n’importe quel bar, comme dans la vraie vie. Il n’y a pas 3 milliards de femmes sur Terre, ne croyez pas les chiffres tout est faux… On en rencontre en réalité 3 ou 4 maximum dans une vie… L’anarchie sexuelle a rendu toute connexion humaine inconcevable.

J’ai retrouvé une lettre datant de 2006. Probablement de Rachel, une de mes premières copines… Une Ashké’ de Jeanson-de-Sailly le collège huppé du XVIème. Elle me racontait déjà ce que beaucoup de filles m’ont déjà raconté par la suite : derrière un air de connard sentencieux et cynique, je suis quelqu’un de sensible qui n’a pas confiance en lui, mais très drôle et génial. Rien n’a changé depuis 15 ans. Je n’arrive jamais à prendre soin des femmes qui tiennent à moi, et qui arrivent à voir un peu de beauté au fond de mon être.

En rentrant j’ouvre Facebook, je tombe sur de vieilles photos de Claire, qui manifestement ne m’a pas encore bloqué… Sa jeunesse de fille normale, tendance classe moyenne du Nord-Ouest, jeans pattes d’eph’, sourire gentil, pas très à l’aise, les années 2000. Une ado normale. Avant le masque de saloperie que la vie parisienne nous visse sur la gueule, avant les 3000 cuites et plans Tinder. Avant son air dur et blasé de vétéran. Elle me renvoie à ce que j’étais moi aussi, avant que cette ville de merde me démolisse. Je pleure en silence dans l’obscurité de ma chambre. Quel gâchis.

Enfant, lorsque je n’arrivais pas à m’endormir, je me racontais des histoires avec mes jouets et mes peluches. Je bâtissais des scénarios, chacune avait sa petite vie, ses relations… J’adorais les retrouver le soir, pour un nouvel épisode… Mes histoires préférées c’était des amours impossibles mais qui marchaient quand même à la fin par la force du destin…

Puis ado j’imaginais la même chose avec les filles qui me plaisaient. Elles apparaissaient soudain dans mon lit, et alors on discutait toute la nuit, en se découvrant peu à peu. J’ai vécu des aventures extraordinaires avec des filles à qui je n’ai jamais osé adresser la parole. Je me disais qu’un jour ça arriverait pour de vrai. Et parfois c’est arrivé pour de vrai…

Aujourd’hui encore, à 3h du matin, lorsque l’incendie de l’existence devient trop ingérable, il m’arrive parfois de m’imaginer qu’une femme que j’aime est là contre moi, dans mon lit trop grand. On discute comme ça serrés et la tempête passe et je m’endors enfin et plus rien n’a d’importance.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été amoureux.

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Hazukashi

Écrivain parisien / chef de projet numérique. Rive droite, open-space, alcool et enfers de la Start-up Nation. Contact : himboda(at)gmail.com