Le 13ème arrondissement est une utopie Cyberpunk

Georges Pompidou était un président visionnaire qui carburait au whisky, fumait deux paquets de Gauloises par jour et roulait à 200 en Aston Martin. Il a terminé son mandat avec un visage extrêmement rouge, veineux et gonflé.

A la fin des années 1960, Pompidou est passionné par le modernisme, le brutalisme et le futurisme. Ses héros sont Oscar Niemeyer et Le Corbusier. Il a du pouvoir. Il veut appliquer une politique de la table rase. Le Paris haussmanien est vieux et ringard. Le futur, c’est du béton, des autoroutes et des bagnoles. Il est hors de question de transformer Paris en musée pour touristes alors que la civilisation française a un rôle majeur à jouer dans le monde.

Son projet est simple: transformer Paris en Brasilia ou Chandigarh. La ville doit être traversée par deux autoroutes à six voies qui doivent se croiser au Halles sur un axe Nord/Sud et Est/Ouest. Ce projet s’inspire du plan Voisin, une idée de Le Corbusier pour redonner un petit coup de jeune à Châtelet-Les Halles :

Fini les petites rues pavés, les petits réverbères, les statues, les conneries. Le futur est vitesse, verticalité, et béton armé. Il élit comme point de départ de sa grande épopée urbaine le XIIIème arrondissement de Paris, alors constitué de faubourgs insalubres et de vieilles usines sinistrées toutes en briques.

L’idée est simple: recouvrir 90 hectares, soit la quasi-totalité de l’arrondissement, d’un gigantesque complexe immobilier et commercial. Au rez-de-chaussée, des autoroutes souterraines. Puis trois étages de galeries commerciales. Puis un réseaux de jardins suspendus privatifs, et enfin des tours d’une vingtaine d’étages en moyenne.

L’avenue d’Italie doit être transformée en grosse autoroute urbaine rejoignant la porte d’Aubervilliers en passant par le Canal St-Martin (recouvert par une quatre-voies). Ah le onzième et ses hispters auraient eu une autre gueule c’est moi qui vous le dit ! Le Marais bétonné ! Delanoë plongé dans un bloc de carbonite et livré à Dark Vador !

Pompidou prévoyait un futur tout à fait cyberpunk, avec l’élite vivant aux derniers étages de grattes-ciel cyclopéens pendant que les gangs issus des basses castes s’entretuent dans les dédales des strates inférieures pour le contrôle des trafics d’épice et de soma.

En 1974, ce flan mi-cuit de Valéry Giscard d’Estaing abandonnera ce projet grandiose et futuriste pour revenir à une « politique de la ville plus traditionnelle ». Adieu Blade Runner, bonjour Amélie Poulain. Il n’en restera qu’un aperçu de ce qu’aurait pu être Paris: la dalle des Olympiades, le centre commercial GALAXIE et la tour Super Italie.

Un peu plus tard, l’arrivée massive des boat people et la fondation du quartier Chinois renforceront encore cette identité cyberpunk.

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Parce que le projet ITALIE 13, j’ai grandi dedans, dans cette ambiance de pagodes et de bunkers, de coursives et de coupe-gorges à explorer, d’immeubles haussmaniens complètement dévorés par les grattes-ciel… Un Paris parallèle, totalement différent du centre de la ville ou de sa banlieue, ultra-moderne et décâti, qui a toujours nourri en moi un léger désir de démolir ce centre haussmannien moisi de carte postale, tout en moulures et en parquets poussiéreux, pour y élever un à la place un gigantesque dédale urbain, mon terrain de jeu.

Paris 13 est un univers de strates, de dimensions liées entre elles par des trous de ver précis.

Au sous-sol c’est 28 jours plus tard, c’est Orange Mécanique, c’est un réseau de parkings, de caves et de couloirs bardés de tuyaux, empestant l’essance et la pisse, reliant plus ou moins le centre commercial et les immeubles entre eux. A tout moment on risque la rencontre-surprise avec un clodo bourré grogneur, qu’il faudra tabasser avec l’aide de ses droogs avant d’aller vider un lait-plus au Korova Milkbar pour se requinquer.

Au rez-de-chaussée, c’est un mini-Hong-Kong surchauffé et moite, panneaux en mandarin, néons grésillants, Viets dégustant des phở brulants en terrasse, fruits et légumes extra-terrestres, bouddhas rieurs en vitrine, canettes de laiton remplies de boissons au basilic ou au tapioca, sacs de riz de 15kg entassés dans un coin…

Au-dessus, c’est un jardin privatif incrusté dans un univers de béton, réservé aux résidents. C’est un aperçu de ce qu’aurait pu être Paris si l’URSS avait gagné: sculptures informes de bois et d’acier, pelouses et chemins déstructurés surplombés de tours pyramidales, de bureaux contenant surement encore des minitels… Ces jardins étant généralement déserts, cela crée chez l’aventurier de passage un sentiment d’isolation saisissant, on est presque pris de vertige dans ce décor tout à fait anti-naturel, cerné qu’on est par ces géants soviétiques.

Ensuite, tout un réseaux d’appartements, des conapts dignes du 5ème élément ou de l’Incal, des lieux de vie cubiques aux portes blindées, aux radiateurs et placards incrustés dans les murs, avec de la moquette partout. Comme tous les grattes-ciel, les tours d’Italie 13 sont souples, et tanguent un peu lorsqu’il y a beaucoup de vent. On peut le sentir légèrement les soirs d’orage, lorsque l’on est tout en haut, blotti sous sa couette, à contempler le ciel se déchirer à hauteur d’yeux, au travers d’une baie vitrée de trois mètres sur quatre.

Et tout en haut, au trentième étage, ce sont des piscines privées. Ainsi, la tour Super Italie, cylindre de 34 étages, après vous avoir fait passer par un hall d’entrée tout en mosaïques et en pierres colorées digne d’un film de Dario Argento, vous fait débarquer dans une véritable plage privée, avec baie vitreé sur tout Paris, un truc hallucinant à la BioShock. PLus loin, la tour Antoine et Cléopâtre possède elle carrément une piscine faisant toute la surface de l’immeuble, et dont le plafond est une mosaïque art-déco représentant des ouvriers, des clefs à molettes, des engrenages géants… Je vous laisse imaginer l’ambiance lorsque l’on fait la planche, et que les reflets d’eau chlorée dansent sur les statues prolétariennes…

Comme nous le dit Christine dans le film Le Péril Jeune, en regardant depuis le parc des Buttes-Chaumont un ensemble de tours du XIXème arrondissement: “C’est marrant, quand je suis triste, je trouve que c’est moche. Quand je vais bien, je trouve ça super beau.”

Je ne pense pas qu’un jour notre bon président Goerge Pompidou aie eu conscience que ses projets résolument modernes allaient faire grandir un petit garçon dans une bande-dessinnée d’Enki Bilal.

Photos d’Italie 13 via Wikipédia. Photos de Hong-Kong via Marilyn Mugot.

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Écrivain parisien / chef de projet numérique. Rive droite, open-space, alcool et enfers de la Start-up Nation. Contact : himboda(at)gmail.com

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Hazukashi

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